Le dépassement de l’esprit de droit et de la justice dans la foi chrétienne. ProPos d’un chrétien orthodoxe.

Autor:Nikitas Aliprantis
Páginas:21- 40
RESUMEN

Précisions liminaires. I. La «révolution» du Christ et sa méconnaissance. 1. La foi évangélique. 2. Pourquoi la méprise juridique et judiciaire? II. Le dépassement de l’esprit de droit. III. Le dépassement de l’idée de justice. 1. Le dépassement de la justice commutative. 2. Le dépassement de la justice distributive. 3. En particulier, la justice et le ‘Jugement dernier’. iV. remarques conclusives

 
ÍNDICE
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Précisions preliminaires

Au12 seuil de la présente étude, il importe de signaler qu’elle n’est pas dûe à la plume d’un théologien et qu’elle ne fait qu’exprimer la foi d’un fidèle orthodoxe, qui reflète un vécu existant et exprimé depuis les temps de l’église indivise jusqu’à nos jours. Si j’ose aborder ce sujet sur lequel il existe une immense bibliographie, c’est parce que la foi chrétienne a été trop souvent et trop longtemps prisonnière de l’esprit juridique et de la conception humaine de la justice, ce qui, à ma conviction, l’a profondément altérée et même déformée. Ceci non seulement a eu des conséquences néfastes sur le contenu de la foi et la conscience chrétienne, mais a aussi énormément contribué par le passé au rejet de cette foi dans les temps modernes, surtout dans l’occident chrétien. Il n’est peutêtre pas exclu que même aujourd’hui la foi chrétienne soit niée, lorsqu’elleest perçue essentiellement comme un ensemble de devoirs moraux provenant d’un Dieu législateur et juge, sévère distributeur de sanctions négatives, sur terre et à l’audelà.

Ceci dit, il importe, pour éviter toute confusion ou malentendu, de préciser les concepts de base de la présente étude qui concerne la foi chrétienne en ellemême et n’est aucunement liée à des questions du droit canonique. D’abord, ‘l’esprit de droit’ renvoie au schéma bien connu de règles de comportement émanant d’une autorité législatrice, réelle ou supposée telle, et dont l’application entraîne des sanctions, surtout négatives, en cas de violation des règles et, le cas échéant, positives en cas de comportement conforme à cellesci. Par ailleurs, la notion de justice retenue ici n’est autre que celle communément entendue depuis Aristote, à savoir le fait de rendre à chacun ce qui lui est dû. Elle comporte, indépendamment des nuances et des divergences d’appellation et de classification, deux formes, souvent mélangées. La première exprime un rapport d’échange qui établit un équilibre et l’égalité de traitement et en ce sens elle est l’expression d’une réciprocité proportionnelle (justice dite commutative). La seconde (dite justice distributive) rend à chacun ce qui lui est du en réplique à un comportement humain jugé positif ou négatif et répartit proportionnellement des sanctions positives ou négatives. En parlant de la division du travail, Aristote insinue –on pourrait au moins le penser3– qu’il existe une troisième forme de justice qu’on pourrait appeler «justice sociale». A mon avis, il ne s’agit pas d’une catégorie à part mais de la justice qui résulte de la combinaison de la justice commutative et distributive.

En ce qui concerne la théorie influente de John Rawls il est évident que le complément qu’il prétend apporter à l’idée de justice (le second principe de celleci), à savoir l’exigence de compenser l’augmentation de l’avantage du plus favorisé par la diminution du désavantage du plus défavorisé4, s’inscrit tout à fait dans la justice distributive. Pour ce qui est par ailleurs de l’expression ‘désintéressement mutuel’ qu’il crée pour caractériser la situation idéale des parties à un accord égalitaire dit originel5, elle se situe évidemment dans le cadre de la justice commutative. Dans la mesure où elle préconise le dépassement de la purePage 25Le dépassement de l’esprit de droit et de la justice dans la foi chrétienne. Simples propos d’un chrétien orthodoxe juxtaposition des intérêts dans le contrat et l’existence d’une coopération conçue comme source de solidarité sociale, elle risque de projeter sur la réalité un embellissement déformant et paraît donc accuser un caractère idéologique négatif6.

En résumé, indépendamment de toute critique il semble que les efforts stimulants, y compris celui important de J. Habermas, visant a concevoir la justice comme justice sociale se ramènent à des formes mélangées des deux catégories classiques fondamentales aristotéliciennes de la justice6a. L’exposé qui suit aura pour axe cette dichotomie de la justice (commutative et distributive) et en plus le schéma consacré de l’esprit juridique, auxquels sera confrontée la foi chrétienne.

I La «révolution» du christ et sa méconnaisance
1. La foi évangélique

Avec le Christ se réalise un événement inouï et en même temps discret, puisque Dieu s’est révélé dans l’histoire en sa personne comme Amour. Ce Dieu donc caché, inaccessible et selon certains et sous certaines formes, fruit de l’imagination, s’est manifesté pour faire sien le drame humain, pour prendre sur lui le fardeau des hommes, la douleur, la mort. Cette identification, par amour, de Dieu –du Christ– avec l’aventure et les malheurs de la condition humaine –quelle qu’en soit la cause, fautive ou pas7– rend caduque l’insurrection de Prométhée et réalise un dépassement bouleversant de la tragédie humaine, une ‘catharsis’ qui s’est parachevée avec la résurrection du Christ et l’affranchissement de la peur et de la mort. Ce double dépassement du tragique est exprimé par la parole du Christ disant qu’il a «vaincu le monde» (Jean 16,33). Cette victoire sur le monde, cette libération, n’est pas un dénouement extérieur à la façon d’un deus ex machina qui supprimerait la douleur humaine, ce que le Christ a nié expressément8. Lui, il a vaincu ‘de l’intérieur’ le monde et son absurdité apparente et rendu pos-Page 26sible la réelle paix existentielle, celle du tréfonds de l’âme humaine9, et ce sur le terrain de la réalité historique et non pas par des constructions mentales de type stoïcien ou bouddhiste.

Ce faisant, il a rétabli la possibilité de la vraie communion de l’être humain avec Dieu, la libre communion d’amour qui s’identifie à la liberté. L’amour de Dieu, révélé en la personne du Christ, est inconditionnel et intemporel, existe à l’égard de tout être et surtout il n’impose pas d’obligations, d’interdictions, de préceptes obligatoires et sanctionnateurs. Sa volonté s’exprime par une libre invitation et par l’attente que l’homme réponde à son amour et communie ainsi avec Lui10. Par conséquent, son pouvoir n’est pas un pouvoir qui ordonne mais qui se donne et qui n’est autre que son amour luimême. L’image du Nouveau Testament qui présente le Christ frappant à la porte de l’âme de chacun résume toute la foi chrétienne. « Voici je me tiens à la porte et je frappe; si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je dînerai avec lui» (Apoc. 3,20).

La «révolution» du Christ et la foi chrétienne étant ainsi brièvement esquissées, il ne parait pas inutile d’évoquer le phénomène tragique de sa compréhension juridique et judiciaire (au sens de la justice judiciaire) et des facteurs qui l’ont rendu possible. On peut parler de légalisme ou de foi chrétienne juridicisée et judiciarisée.

2. Pourquoi la méprise juridique et judiciaire?

Il est notoire que le Christ a utilisé le plus souvent le langage courant et compréhensible pour exprimer des vérités de la foi chrétienne qui dépassent l’entendement humain (par exemple royaume de Dieu, enfer etc.). Par ailleurs et surtout il s’est servi constamment, surtout dans ses paraboles, d’images fortes11 empruntées aux réalités et aux usages politiques et sociaux de son époque, images destinées simplement à transmettre un message et non pas à être prises pour des réalités12.

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Ce qui est surprenant c’est que l’Eglise chrétienne, surtout en occident est demeurée pendant de longs siècles prisonnière des images, ce qui a par conséquent fait de la conscience chrétienne une conscience ‘malheureuse’.13 Si l’église catholique romaine s’est aujourd’hui affranchie d’une interprétation littérale des paraboles, il n’en reste pas moins qu’elle en a largement gardé l’esprit juridique. Cet esprit est concrètement présent dans maints domaines et affecte le contenu de la foi chrétienne. Il ne s’agit pas à mon avis d’une différence simplement culturelle entre l’occident et l’orient (d’ailleurs même en orient chrétien l’esprit juridique n’est pas totalement absent, seulement il s’exprime au niveau des personnes et n’est pas ‘institutionnalisé’ comme en occident). En laissant pour le moment de côté tout le langage qui manifeste l’esprit juridique (loi de Dieu, loi éternelle, commandements, expiation, satisfaction, réparation,…) je n’évoquerai brièvement que la notion cardinale du péché, conçu encore aujourd’hui par l’église catholique romaine comme «une offense à Dieu»14, «atteint dans son image qu’est l’homme… atteint aussi directement dans son amour refusé»15. Cette définition classique hautement et étrangement juridique –malgré quelques tentatives récentes de la débarrasser de son noyau juridique– est directement reflétée dans la prière ‘Notre Père’ («pardonnenous nos offenses…»). Elle ne fait que pérenniser la conception légaliste traditionnelle occidentale16 de Saint Augustin à Saint Thomas d’Aquin en passant par Anselme de Cantorbéry.. Ces constats faits, il s’agit de préciser en quel sens l’esprit juridique et celui de la justice sont dépassés dans la foi chrétienne.

II Le dépassement de l’esprit de droit

Après ce qui a déjà été dit sur la «révolution» que représente l’œuvre du Christ dans la représentation de Dieu et dans son rapport avec l’homme il n’est pas difficile de comprendre que tout le légalisme de l’Ancien Testament est battu en brèche. Dieu...

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